Ma vision de la poésie
- Marie Botturi
- 21 janv. 2018
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 juil.
La poésie, le pays de la lenteur, où des mots associés entre eux de façon inhabituelle, ouvrent des clairières, cassent nos concepts, nos vérités toutes faites.
Pierre Reverdy expliquait que la poésie rapproche des mondes opposés, mais de manière « juste ».
La poésie, une sensation, une émotion. Pas du sentimentalisme, des bons sentiments. Et le haïku constitue la forme la plus épurée de l’émotion poétique.
La poésie, l’enfance qui croît sans cesse, le regard neuf, l’émerveillement continuel, qui sauve ce qui nous échappe chaque jour, l’eau toujours vive :
Crie cet enfant
Toujours en toi
(Eugène Guillevic in Maintenant)
La poésie guette les mots qui expriment une expérience incommunicable que seul le silence – le silence entre les mots – peut exprimer. Là réside son apparent paradoxe : battement d’ailes qui parle avec des mots silencieux.
La poésie, mots neufs, reliés aux anciens réenchantés par un souffle, traces des doigts qui écrivent sur le sable où naît, meurt et renaît sans cesse l'instant neuf.
La poésie, un rythme, que le vers suive une prosodie ou qu’il soit libre. Prévert a presque toujours écrit en vers libres, mais dans une liberté maîtrisée, où chaque poème est structuré, sans qu’il l’ait voulu, dans une sorte d’instinct qui sait. Qui suppose une connaissance acquis de la métrique.
La poésie, un chant, qui épouse le silence, une musique involontaire, note cristalline du merle dans les petits matins endormis, brise qui murmure dans le friselis des bouleaux, vol d’hirondelles virant sous le ventre des nuages.
On entre en poésie et parfois même les pierres sourient. Il aura suffi d'un battement d'ailes et la source jaillit vive.
La poésie, meilleure part de nous-mêmes, sauvegardée de l'usure des années, notre souffle, notre rythme propre elle guette la venue du chant égaré.
La poésie, gardienne des énigmes qui laisse en nous une parole qui nous émeut, trace d’une rencontre qui nous a bouleversés, qui résonnera toujours en nous.
La poésie, l’éclair vif dans la grisaille quotidienne, l’invisible dans le sensible.
La poésie, l'instant-éternité à pleines mains, qui brasille dans les blés, dans ses barques de lumière, vie et mort mêlées.
C’est la lumière mêlée à l’ombre, qui fait exister on ne sait comment quand on est au fond du désespoir.
C’est le murmure incessant qui célèbre à la fois le jour et la nuit, la vie et la mort, la joie et l’angoisse, les mains qui s’unissent dans la nuit et celles qui supplient l’aube de revernir.
Elle donne la parole à ce qui ne parle pas, à l'innommable, dans la frondaison du silence.
C’est la part de rêve et de liberté en nous, que nous avons enterrée sous les automatismes, les préjugés, le conformisme. Le rêve non comme fuite, mais comme moteur de la liberté individuelle et collective, comme la vie à l’intérieur de la vie où la poésie prend sa source.
Pour Gérard de Nerval, le rêve « est une seconde vie », et André Breton écrit :
"Pourquoi n’attendrais-je pas de l’indice du rêve plus que je n’attends d’un degré de conscience chaque fois plus élevé."
Pour Arthur Rimbaud, il est la force qui « donne à changer la vie. »
Poésie, rêve, réalité ont partie liée. On se souvient de Jacques Prévert :
"La poésie, c’est ce qu’on rêve, ce qu’on imagine, ce qu’on désire et ce qui arrive souvent. La poésie est partout comme Dieu n’est nulle part. La poésie, c’est un des plus vrais, un des plus utiles surnoms de la vie."
La poésie est cette enfance où l'on était toujours à dénicher la lune au fond de la forêt.
La poésie cultive nos jardins, creuse l’instant, ranime notre mémoire. Patrie retrouvée, saveur de vent frais. Voilà que la vie se donne à profusion, sans tambour ni trompette.
C’est la vieille cour, envahie d’herbes et de mousses, où la lumière s’attarde au crépuscule, le ciel grand ouvert qui bleuit dans la rivière, clarté de l’eau musicale, les mains comme une prairie de tendresse.
La poésie est le caillou qu'enfant nous tenions dans la main, émerveillés.
La poésie résiste, crève la pesanteur, refuse l’immobilisme, bouscule les faux impératifs, les mythologies du bonheur tout fait. Elle sauve le monde, elle donne la parole à ce qui ne parle pas. Poiêsis-poiein-création.
La poésie, pain de vie où jaillissent des mots-fleurs qui ne parlent pas. Cri du silence, énergie libératrice, libre du sens, terre ouverte. Ouvert du monde insaisissable.
C’est l’éternité à pleines mains dans le bourdonnement des tilleuls de l’été, instant qui brasille sur les blés, jasmin qui fleurit la nuit sous la lune, bruissement inaudible des étoiles.
La poésie, l'eau primitive, l'enfance qui ne cesse de croître en soi, l'éternel recommencement.
La poésie retrouve la mémoire profonde des arbres. Elle parle avec le langage des feuilles, ruisselle dans le rêve intact. C’est l’instant ébloui sur nos lèvres dans le taffetas du crépuscule.
La poésie est à l'écoute du murmure intérieur incessant, cette parole silencieuse et chantante qui emplit tout l'être.
C'est la beauté silencieuse du monde où ciel et terre se regardent, sans séparation.
La poésie ne démontre rien, elle est démunie. Elle partage et chacun la lit comme il veut. Elle brille sans orgueil, célèbre la beauté du monde malgré tout, lampe de l'infini, demeure invisible où séjourner.
Bien des poètes ont exprimé leur vision de la poésie, comme ceux-ci :
Andrée Chédid : « La poésie est naturelle. Elle est l’eau de notre seconde soif ».
Gaston Bachelard : « La poésie est une joie du souffle, l’évident bonheur de respirer. »
Jean Cocteau : « Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi ».
Paul Éluard : « Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches… Leur principale qualité est non pas d’évoquer, mais d’inspirer. On rêve sur un poème comme on rêve sur un être.»
Alfred de Musset : « La poésie est la sœur de l’amour. »
René de Obaldia : « Seule la poésie peut ouvrir sur l’indicible, donner à entendre ce que nous n’entendons pas. »
René Char : « On ne peut commencer un poème sans une parcelle d’erreur sur soi et sur le monde, sans une paille d’innocence aux premiers mots. »
Daniel Lander : « Entrer en poésie, c’est entrer en dissidence.»
Alain Bosquet : « Tout savoir est de prose, et tout mystère de poésie. »
Pour Pierre Dhainaut, elle est « ce rituel que nous tenions dans la main/ un caillou jusqu’à ce qu’il soit transparent. »
Jean Sulivan qui n’a pas écrit de poème, mais dont la pensée en est pleine, parole-poème de ses livres écrit :
"Tout poète a le don de l’enfance : sa vison naïve est d’abord une insulte à la réalité des habitudes mentales."
Et comment ne pas penser à Jacques Charpentreau, le Verlaine du XX° et du début du XXI° siècle, enchanté par le chant de la poésie qui chante dans tous ses vers :
Dans l’obscurité du poème
On ne sait qui chante et pourtant
On écoute le cœur battant
Car c’est le chant de l’amour même.
Quelle est cette voix qu’on entend ?
LES POÈTES SONT DES ÉLEVEURS D’ÉTOILES
Les étoiles brillent dans leur beauté ensorcelante et mystérieuse - comme toute beauté, mystérieuse, indéfinissable. Tant de vers qui brillent aussi, qui nous échappent :
Les sources de la nuit sont baignées de lumière (Robert Desnos).
Un chant mystérieux tombe des astres d'or (Arthur Rimbaud).
Malgré nous le rêve a bonne mémoire
Ces mots de nuit de vent d'absence et de mort ( Claude Roy).
L'espoir luit au loin comme un brin de paille dans l'étable (Paul Verlaine).
Au Paradis, où sont les étoiles en plein jour (Francis Jammes).
Comme cela est obscur ! Et pourtant quelle étrange vérité ineffable susurre. C'est que la poésie est une parole nue, sans défense, nue et impossible à déshabiller. Avec des mots obscurs, elle fait naître la lumière. Ainsi certains vers apparemment difficiles laissent diffuser une sorte de clarté, presque une évidence, comme une sensation limpide, où l'obscur reste obscur, le mystère intact.
Il est des vers inexplicables où c'est la force des images elles-mêmes qui agit, la vie qui impose ses images et son rythme. La poésie parle en nous, sans nous, nous introduit au plus intime de nous-mêmes, cet infini du dedans inépuisable. L'explication, si jamais il y en a une, est hors de nous, elle est le brasillement de l'éternité en mouvement, éclats d'étoiles.
POÉSIE suite
La parole poétique laisse informulé ce qu’elle a à dire. Parole pudique avant tout.
La parole poétique : lieu sans lieu, intimité profonde où résonne la paix du silence.
La poésie c’est un cri, une fantaisie, une effervescence. Ce sont des mots vivants, irrépressibles et obsédants, qui martèlent la peau, à la recherche de la vérité fuyante C’est l’éclair vif dans la grisaille quotidienne. Le regard neuf et magique de l’enfance qu’on a perdue, l’émerveillement devant un monde éternellement ressuscité. Mais la poésie est dérangeante si l’on préfère le sommeil à l’éveil…
On peut dire : impossible d’écrire encore des poèmes, tous les mots ont déjà été utilisés. C’est une erreur car la poésie n’est pas faite qu’avec les mots. Ceux-ci ne sont que des moyens, des outils par lesquels passe l’inexprimable, qui ne réside pas dans ces mots, mais entre eux. Ce que susurre la poésie est aussi précis, juste et vague que la brume ensoleillée d’un matin qui se lève lentement. Elle commence là où les mots se perdent en tant que tels pour accéder à la suggestion d’une vie plus originelle, insaisissable et cependant pleinement présente.
Par les mots, la poésie introduit dans la parole, ce lieu sans lieu où les mots deviennent silence – un silence qui parle autrement et plus que nos mots bavards.
La poésie n’apporte aucune réponse. C’est la grande différence d’avec la philosophie.
Besoin de revenir derechef à la poésie. Pourquoi la lit-on, l’écoute-t-on ?
Parce qu’elle ouvre à une parole, la parole d’une mer invisible, mais vivante, une mer éternelle, inépuisable, nourricière, une mer qui rafraîchit après une longue promenade sous le soleil. Parce qu’elle ouvre à une parole libérée et libératrice, où notre souffle s’aère : parole qui résiste à tous les arbitraires et fonde une demeure où séjourner à côté de toutes les fausses sécurités de la société de médias-consommation, hors de tous buts, de toute utilité, de toute manipulation. On lit et on aime la poésie parce qu’elle parle en nous notre propre parole, cette part insaisissable que chacun porte en lui-même, qui se cherche à travers nos joies et nos désarrois, nos étreintes et nos séparations ; parce qu’elle nous conduit vers un besoin de vivre plus en profondeur, là où l’on se rencontre soi-même, communiant avec l’autre qu’on aime et ceux qui nous sont proches.
Le poète sème le doute, renverse les certitudes, anéantit toute pesanteur, éveille et met en marche. Il creuse notre faim et soif, met en relief notre manque face à notre activisme qui refoule notre pauvreté en vie essentielle. Dans le silence, il guette la venue du chant égaré. Il retrouve la fraîcheur de la source d’enfance, comme une saveur de vent frais.
Quelle chose étonnante que la poésie soit encore lue en divers lieux parisiens, en province, non loin des Mac Do, de la publicité, de la télévision, des écrans de toutes sortes, des tours de béton, des colloques sur tout, et même sur la faim, avec champagne aux invités !
La poésie doit permettre de retrouver la réalité proche de nous par-delà toutes les interconnexions de nos réseaux informatiques, de voir la vie sans intermédiaires, d’entrer dans l’invisible du monde visible, c’est-à-dire dans ce lieu où réel et imaginaire ne s’opposent pas, mais coexistent, sans rapport d’infériorité ni de supériorité.
Est poète celui qui observe tout : ponts, autoroutes, selfs, métros, TGV, grands magasins, fleurs, prairies, arbres, cailloux… Celui qui, par cette vision qui étreint toute la vie, retrouve la peau de la terre, hors de l’appareil conceptuel, toutes choses, les plus simples, les plus quotidiennes, étant nouvelles chaque jour et guidant vers l’étranger invisible que chacun porte en soi.
Je suis entrée en poésie – dans l’écriture de poèmes – sur le tard, sans m’en rendre compte. Il est vrai que vers dix-sept, dix-huit, dix-neuf ans, j’avais déjà écrit des poèmes dans des cahiers verts, semblables à ceux d’aujourd’hui. J’en avais jeté certains, égaré d’autres. Curieux hasard car je n’avais pas perdu d’autres écrits – ainsi ai-je retrouvé le petit journal que je rédigeai entre 72 et 75. Cette perte n’était donc pas un hasard. En fait je jugeais ces écrits bien mièvres et même mauvais. À tel point que je considérais la poésie comme un genre trop difficile pour moi, s’adressant à des êtres vraiment doués. Visiblement, ce n’était pas mon cas. Il est possible que la situation sociale de ma famille où l’on avait ni le temps ni l’habitude de lire, m’empêchait d’y croire, d’avoir confiance en moi.
Vers vingt-cinq ans et au-delà, j’étais revenue à l’écriture, avec une étude sur l’œuvre de Jean Sulivan d’abord, puis avec un roman, des nouvelles, le début de carnets de réflexions, de pensées… que je transcris au fil des années. Parallèlement, je demeurai attirée par une écriture proche de la poésie : en Friedrich Nietzsche comme en Jean Sulivan, je retenais la pensée, l’expérience poétique, les envols d’images. Tout comme chez Georges Bataille, Henry Miller. Ou bien chez Maurice Blanchot, et dans certains ouvrages de Martin Heidegger : La poésie est fondation de l’être par la parole, écrit ce dernier. Cette pensée sur l’essence inexplicable de la poésie, ne m’a jamais quittée depuis la première fois, lointaine, où je l’ai lue.
Par ailleurs, l’idée qu’on pût traduire une grande profondeur de la pensée par la poésie, avec des images sensibles, insolites, difficilement explicables et rendant plus intime le mystère de la vie, continuait de me subjuguer. Mais je n’avais jamais réécrit un seul poème, l’idée ne me venait même pas. Je me contentais de relire avec bonheur les poètes de mes quinze ans, surtout Charles Baudelaire, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Alfred Vigny, Alfred de Musset, Guillaume Apollinaire, Paul Eluard, André Breton, Robert Desnos, Louis Aragon, Max Jacob, Jacques Prévert. J’en découvrais d’autres avec le même bonheur : Francis Jammes, René Daumal, Armand Robin, Jean Cocteau, Lautréamont, Valéry Larbaud, Pierre Reverdy, Eugène Guillevic, René Char, Jules Supervielle… Bref, les classiques, et un peu plus tard les contemporains. Je découvrais en outre les poètes étrangers, notamment William Blake, William Yeats, Fernando Pessoa, Milosz, Octavio Paz, Adonis, Georg Trakl, et plus particulièrement Rainer Maria Rilke qui n’a cessé de me procurer de vraies et grandes joies intérieures. Cependant, si cela m’intéressait hautement, je n’éprouvais pas ce plaisir quasi physique que je ressens aujourd’hui à lire comme à écrire des poèmes.
Finalement il m’aura fallu connaître la douleur insoutenable de la séparation pour revenir, à mon insu, à l’écriture de la poésie. C’était un après-midi d’été, je marchais sur une route de campagne, longeant des blés mûrs, et drus, d’un jaune éclatant. Le ciel resplendissait d’un bleu profond et galvanisant, d’une sensualité douloureuse : j’avais si mal à la peau ! Je me retrouvai peu après allongé dans un champ, griffonnant sur des bouts de papier, la respiration rapide, tirée par des mots d’éclair. Cet élan se déploya jusqu’au soir, dans ma chambre, tandis que la nuit chaude et solitaire m’atteignait en ruisseaux de cris et descendait progressivement sur la colline, en face de ma fenêtre grande ouverte, sur le rebord de laquelle j’écrivais :
Et toi colline vallonnée
qui te moules
comme une femme pulpeuse,
d’où te vient la sérénité des nuits,
Où s’accrochent tes racines ?
Je continuais ainsi des mois durant. Je réalisais que j’écrivais des poèmes, sans tenir compte de la métrique certes, mais les sonorités, les images, les sensations, le rythme étaient là, et quelque chose d’autre encore : le murmure du monde invisible. Je construisis alors un recueil et trouvai trois éditeurs. D’autres recueils naquirent… J’étais embarquée et je me sentais bien en ce lieu poétique, cristallin, à la fois intérieur et proche du monde environnant. Je crois que la poésie était venue à moi plutôt que moi à elle. Elle était venue sans que je n’aie rien demandé. Un infini s’offrait désormais à moi et je ne pensais qu’à vouloir le découvrir sans cesse.
Suis-je un poète pour autant ? Je l’ignore et cela ne me regarde pas. Seuls les autres peuvent en juger. Malgré quelques réelles reconnaissances, je ne suis jamais bien sûre. Il me semble seulement qu’il y a en moi une parole – je ne parle pas de parole divine ! – une parole simple, innommable, qui n’est pas de l’ordre du langage, avec laquelle je vis, qui habite mes poèmes. À moins que ce ne soit qu’une idée de ma part, une illusion…
Le poème : ce qui ne fait pas de bruit et atteint le cœur de l’être. On entre dans l’intime de soi, dans une émotion précieuse et pure qui nourrit.
Le poème cultive nos jardins, éclaire le quotidien, creuse l’instant, explore nos désirs, ranime notre mémoire, crée la parole où se cherche l’écho de notre cri.
L’amour et la poésie s’ouvrent sur la même expérience, celle de l’instant vertical. Il n’y a plus ni passé ni présent ni avenir, mais le simple ici et maintenant de l’instant-éternité qui échappe à la durée, toutes choses étant à la fois immobiles et torrentielles.

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