pourquoi j'écris
- Marie Botturi
- 21 janv. 2018
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 juil.
Écrire pour demeurer éveillée, lutter contre toute anesthésie, contre les manipulations diverses, conscientes ou inconscientes, qui gouvernent tout notre être, cœur, esprit et corps.
Écrire pour donner jour aux cris qui se taisent, laisser se dire notre parole propre, notre parole d’enfance, notre parole rebelle.
Écrire pour ne pas mourir.
Écrire pour se libérer, respirer plus large.
Écrire pour ne pas oublier.
Écrire pour trouver la paix.
Mais plus l’on écrit, plus l’on a l’impression d’être en dessous de ce que l’on voulait écrire ou devrait écrire.
L’écriture est mon nid.
Écrire c’est aimer deux fois.
Écrire pour s'éveiller et se réveiller.
Écrire , communiquer en souterrain avec des inconnus.
Écrire pour entrer dans le murmure de la vie, pour l’élargir, creuser le silence où cette vie se donne à profusion.
"Écrire est un acte d'amour, s'il ne l'est pas, il n'est qu'écriture." (Jean Cocteau).
Dans « Consolation de la nuit », Jean Sulivan dit : « Écrire n’est-ce pas se lever au milieu de la nuit, parmi les choses réelles et irréelles, proches et étrangères, aller jusqu’au bout de sa folie, troubler le sommeil des gisants, annoncer l’aube ? »
Écrire pour s’observer, se confronter à soi-même. Parfois pour briser l’isolement, le rendre supportable.
Écrire, marcher vers l'inconnu, tenter de se connaître et puis se perdre comme si l'on ne se connaissait qu'en se perdant.
Écrire, à la fois magnifier la vie et s’ajuster à la mort.
Écrire pour dire la blessure du monde et sa joie surabondante, crier la fulgurance du monde.
Écrire, être à l'écoute de sa petite musique, le murmure incessant d'une parole qui emplit tout l'être.
Écrire pour retrouver ce qu’on a oublié ou voulu détruire en soi.
Écrire, faire fructifier son jardin intérieur.
Écrire, marcher vers sa nudité, retrouver sa sauvageté, une parole silencieuse, plus forte que tous les conditionnements.
Écrire parce que la vie ne suffit pas.
Écrire, tâtonner, marcher entre ombre et lumière.
Écrire pour rejoindre l’univers, communier avec lui en souterrain, renaître sans cesse.
Écrire pour dire le presque rien des visages qu’on n’oublie pas, le bruissement des hirondelles qui virent sous le ventre des nuages ; le silence du matin, la vie qui renaît lentement, la lumière qui coule à flot dans la cuisine, les brouillards d'or au loin.
Écrire donne de la lumière, comme l'amour, tandis que l'on marche à tâtons. Une lumière baignée de nuit, une nuit baignée de lumière, ombre-lumière, ombre de mon amour.
Écrire, comme lire, chant involontaire qui fait vivre, qui clame la beauté en dépit de tout. Qui redonne des pailles d'espoir quand on est au fond du désespoir, on ne sait comment, cela vient...
Écrire avec son espoir et son désespoir, éclairer à mesure, avec les mots, une route inconnue.
Écrire pour s’unir à la grande solitude intérieure créatrice.
Écrire, traverser le désert, accéder à l’eau, au pain, à la liberté.
Écrire, y laisser son cœur, son corps, son âme, brûler et renaître désenchaîné, libre, libre...
Écrire pour lutter contre le conformisme qui anesthésie la force de l'âme en soi, contre la lâcheté des habitudes mentales qui refoulent notre vie intime.
Écrire pour penser par soi-même.
Écrire, c'est être nu. L'écriture c'est la nudité, c'est impalpable comme le sable sur la plage qui file entre les doigts.
Écrire, ça vous renverse et ça vous tient debout.
"Comment me vint l'écriture ? Comme un duvet d'oiseau sur ma vitre, en hiver. Aussitôt s'éleva dans l'âtre une bataille de tisons qui n'a pas encore à présent, pris fin." (René Char, "La parole en archipel").
Écrire et la vie se donne à profusion, les rêves se libèrent.
Et revenir encore à Jean Sulivan pour qui écrire, lire, aimer, être en poésie, danser, c’est la même histoire :
« PARCE QUE L’ÉCRITURE, LA DANSE, L’AMOUR, C’EST PAREIL.
LOVE IS LOVE »
« Un livre, un poème, c’est physique d’âme. Ça vous sort du corps ou ça entre dedans, mots, musique, esprit, sang-soleil, semence ou quoi ? Ne le savais-tu pas ? Parce que l’écriture, la danse, l’amour c’est pareil, love is love. Sous la peau des mots bat le sang des mains. Et croyais-tu qu’on pouvait écrire ou lire sans se blesser ? As-tu donc oublié que la terre est issue du soleil, fille-soleil, sang-soleil, et l’alléluia des volcans, leurs rugissements d’allégresse et les pourpres en pleurs qui s’écoulent de leurs flancs, le glorieux mal d’amour, tout ce sang qui s’échappe le soir à gros bouillons dans le ciel que tranche l’horizon, sourire éclaté, Bouddha s’ouvre, livre violé, poème livré, tandis que les mots éclosent, que s’échappent les oiseaux, les bariolés, les flamboyants, là-bas, de toutes les couleurs… »
Écrire suite
Écrire c’est vivre avec la chair du souvenir : le temps réel se fige et les images défilent. D’autres fois, rien n’émerge. On est comme une sentinelle qui guette ce qui doit venir et demeure tapi dans l’ombre.
Écrire : cela doit m’aider à vivre, à aimer, à mourir. A moins que ce ne soit qu’une façon de refouler la mort … ? Cela doit m’aider à respirer plus largement, c’est comme la poursuite de mes longues courses à pied en solitaire : l’horizon s’ouvre, je vole. Cela doit m’aider à mieux voir. Et il n’y a pas que la tête et une main qui écrivent. L’autre main aussi, et les pieds, les jambes, les cuisses, le sexe, le ventre, les seins, tout le corps, et tout le passé encore à venir, cet instant-ci, tout le futur déjà venu.
Ce que je note pour l’écriture est ce qui revient, sous forme d’obsession en quelque sorte. Ce qui émerge de l’obscur, de l’inexprimable, que le temps a amassé, c’est-à-dire ce qui s’est d’abord produit hors de soi et qui, plus tard, dans un rejeu involontaire, conscient ou inconscient, après un séjour dans les gorges de la mémoire, apparaît, mélangé au regard, au ton de voix, à la démarche, au désir.
Désir incessant d’écrire. Nécessité plutôt. Sans y parvenir. Comment trouver le temps ? Au fond de moi néanmoins, l’intuition qu’il sera toujours temps. Que l’important est l’exigence intérieure. Que c’est en elle qu’il faut croire en attendant. Ce qui doit venir viendra, par conséquent le temps d’écrire également : Patience est tout, écrit Rainer Marie Rilke. S’y tenir sans désespérer.
Pourquoi j’écris ? Pour moi d’abord. Pour me retrouver, mieux me connaître. Pour créer un espace où souffler. C’est comme une pause vitale sur une route encombrée. Pour tenter de m’habituer peu à peu à l’idée de la mort et qu’elle me fasse vivre davantage.
J’aimerais écrire sur l’eau.
Tantôt je crois écrire pour me débarrasser de mes pensées, tantôt pour ne pas les oublier.
L’important lorsqu’on écrit n’est pas seulement l’écriture en tant que telle, le plaisir ou la difficulté qu’il y a à trouver des mots, à rédiger des phrases claires, à construire une idée. L’important, parfois le meilleur, c’est ce qui précède l’écriture : son silence, ses remous de mots-lumière qui s’allument involontairement dans la rue, en marchant, parfois la nuit en se réveillant, ou à l’aube.
L’écriture : désir impérieux de communiquer et sentiment d’une irrémédiable solitude.
Pour ma part, l’écriture n’advient pas par le simple passage de la mobilité à l’immobilité, de l’activité extérieure à la concentration intérieure. Il y faut du temps, de la patience. Pour me « récupérer » tout d’abord, laisser se dire au-dedans de moi, dans l’obscur et l’inexprimable, ce que le temps a amassé. Puis, lorsque s’annonce le temps de s’installer devant la page blanche, ce n’est pas encore acquis. Des voix intérieures se mettent à parler, l’imagination à galoper, et rien à faire pour stopper ce flot en ébullition. Ma page reste vierge encore un certain temps.
Dans l’écriture, il est des moments où fusent des pensées qu’on ne savait pas être nôtres, ou qu’on n’aurait jamais exprimées dans une conversation. C’est ce que j’appelle le côté euphorique de l’écriture.
On écrit, on peint, on sculpte, pour sortir des complications du monde, avec ses masques divers, sa comédie sociale, et parce qu’on veut préserver la fragile et pétulante enfance.
Ce n’est pas pour devenir écrivain qu’on écrit. C’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour. (Christian Bobin).
Je crois bien que l’écriture est un peu comme mon ermitage.
Pourquoi j’écris ? A nouveau, je décide d’y répondre, comme la nécessité de faire un rapide point.
Pour m’aider à vivre, tout d’abord, tout simplement. De temps en temps, pour faire un pied de nez à la mort. Afin que ce qui m’obsède, revive et me libère d’une nostalgie douloureuse, d’un bonheur ou d’une blessure, ou de je ne sais quoi ; alors je me sens plus apte à me laisser absorbée par l’instant présent. Écrire pour mieux entendre et ressentir ce que j’ai vécu, pour mieux voir et même revoir ce dont je n’avais pas pris conscience d’avoir vu. J’écris tantôt pour ne pas oublier mes pensées, tantôt pour m’en débarrasser. C’est une sorte d’introspection, voire de psychanalyse. L’acte d’écrire constitue un lieu de libération, semblable à celui de la sexualité : une énergie s’exprime et se dénoue, tout comme dans mes longues courses à pied.
L’écriture est sûrement aussi une drogue… Et pourquoi pas ? Après tout on vit comme on peut ! Et puis au diable les raisons ! Écrire me fait plaisir : c’est déjà pas mal !
Avec l’écriture je suis au plus près de mon cœur.
Un écrivain qui se plaint de la difficulté d’écrire fait preuve à mes yeux d’indécence. Bien sûr, ce n’est pas une joie permanente… Mais enfin ! qu’est-ce à côté de la difficulté à se lever tôt le matin pour aller travailler au-dehors, de s’ennuyer huit heures par jour parce qu’il faut bien manger, avoir de quoi vivre, au lieu d’écrire tranquillement chez soi, libre de ses mouvements… ?
Comment écrire avec une encre silencieuse la fureur du mal de vivre et les sanglots de la nuit ?
Écrire, peindre, sculpter, etc. faire œuvre, c’est vivre le désœuvrement, entrer dans un temps sans temps où rien n’est utile.
J’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et toute ma personne. J’ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels. (Nietzsche)
Écrire m’aide à sortir de ma solitude : en un premier temps une pointe de tension me traverse puis, peu à peu, je ressens un véritable bien-être. Un monde se libère en moi : au plus fort de la détresse, c’est immanquablement un chemin de plénitude.
Écrire, ce n’est pas facile. J’écris quand je n’ai rien de mieux à faire. Quand il n’y a pas d’amant sous la main. Un homme passe ou un rayon de soleil et c’est fini. Mais quand ça marche, c’est bon (Geneviève Dorman).
À la parution de mon premier recueil de poèmes, L’étreinte arrachée, un ami très proche, m’écrivit ces mots pénétrants : « J’aime quand tu écris dans le recoin de ton âme. »
L’acte poignant et si grave d’écrire quand l’angoisse se soulève sur un coude pour observer et que notre bonheur s’engage nu dans le vent du chemin (René Char).
Écrire un roman, construire dans la patience et l’impatience, avec l’amitié du monde, les pointes d’exaltation retenue quand l’ouvrage avance, est une grande joie. Écrire, vivre un autre temps, de bouillonnement et d’apaisement, hors de la volonté générale, dégagé de la fièvre des tâches à accomplir, sans cependant être inactive. Puis j’attends à nouveau le temps de la patience impatiente de l’écriture, le temps où chaque matin, des mois durant, je travaille en regardant par la fenêtre, par intermittences, le ciel se réveiller, tandis que petit à petit des mots naissent, entraînent en des lieux insoupçonnés jusque-là, dans un espace où l’on respire plus large, où la vie ruisselante est ressuscitée.
Écrire est également une manière de se révolter contre le monde tel qu’il est, de lutter contre les préjugés, le conformisme, attitude proche en cela de l’enfance, de son regard naïf. Écrire est une autre façon d’être seul et d’aimer davantage.
Écrire m’allège.
Écrire est une manière d’apaiser ses souffrances, de vivre en meilleure entente avec l’angoisse que recèle la vie.
Écrire n’est-ce pas se lever au milieu de la nuit, parmi les choses réelles et irréelles, proches et étrangères, aller jusqu’au bout de sa folie, troubler le sommeil des gisants, annoncer l’aube ? (Jean – Consolation de la nuit)
Si l’amour m’était retiré, je ne crois pas que je pourrais encore écrire. Car finalement, écrire c’est continuer d’aimer. Se mettre à distance intérieure pour aimer plus en profondeur ; descendre jusqu’aux racines qui portent l’amour, entrer dans la grande intimité du cœur mystérieux, au plus profond de soi-même, dans ce dedans de soi à la fois familier et étranger, et entendre des chants inaudibles et intraduisibles. Oui, c’est cela écrire, aimer deux fois et, dans la distance, laisser éclore ce que l’autre nous donne sans qu’on le sache, le connaître davantage. C’est vivre une seconde fois, intérioriser le réel qui se dérobe, s’avancer dans un silence clair et nu, fait de sensations harmonieuses qui éclairent l’âme.
Écrire, vivre en littérature, c’est entrer en solitude, vivre avec le désir sans cesse avivé, mû par l’impatience de l’attente au sein de laquelle se loge la vraie patience, celle qui donne naissance aux mots.
Au début, mon désir d’écrire n’a pas été lié au choc d’un livre en particulier. Mais qu’il soit lié au plaisir des livres en général, c’est l’évidence, comme pour quiconque, je le suppose, que l’écriture attire.
Dans les livres, dans les mots, j’entendais un chant qui susurrait, qui m’invitait à demeurer là, avec lui, bien abritée, comme dans un nid. Oui, c’est cela, les livres possédaient la magie du nid qui réchauffe et apaise. En réalité, très tôt, ce sont les mots de la vie, de l’école tout particulièrement, bien avant ceux des livres, quoi ont exercé sur moi une vertu chaleureuse et vivifiante. Je crois que je les avalais quand ils sortaient des lèvres de mon institutrice. Par eux, le monde m’était redonné avec plus d’intensité, une part de son secret m’était confiée. Avec eux je respirais, je m’évadais du cercle familial et je m’enivrais, j’accédais à l’impossible : mon institutrice expliquait un texte et brutalement, je m’élevais, mon corps s’allégeait infiniment, je gambadais dans les nuages, je flottais avec le soleil. À la maison j’aurais voulu guérir tout le monde avec les mots. Oui, c’est cela. Le besoin des mots, celui d’écrire, correspond au besoin de créer une maison qui procure détente, réconfort et évasion.
C’est encore et toujours ma plume qui me tient debout. C’est mystérieux l’écriture, lorsque l’on écrit au plus près de soi. C’est nu comme le sable qui glisse entre les doigts et cela nous habille. À la fois vides et pleins est-on dans l’écriture, légers comme une plume d’oiseau.
La construction d’un ouvrage jusqu’à son achèvement, est le résultat d’une persévérance constante et d’une inquiétude positive, non pas d’une anxiété qui mine. C’est la joie du travail créateur qui procure un équilibre fait de ce mélange, où la tranquillité n’est pas absente.
Aimer et faire ce qu’il y à faire avec amour : chanter, danser, écrire, peindre, sculpter, bâtir une maison, fabriquer un meuble. Écrire avec cet amour qui permet de rester sur le rivage.

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